Relations toxiques, quand les mots laissent des traces invisibles
- Vickie Léonard

- il y a 3 jours
- 4 min de lecture
Majoritairement, les personnes ne consultent pas parce qu’il y a eu une grande crise.
Ce ne sont pas toujours les explosions, les ruptures spectaculaires ou les événements marquants qui les amènent à demander de l’aide.
C’est l’accumulation.
L’accumulation de remarques.
L’accumulation de tensions silencieuses.
L’accumulation de phrases qui, prises isolément, semblent anodines… mais qui, répétées, finissent par peser lourd.
Ce n’est pas un moment précis.
C’est une érosion.

Ce sont des phrases.
Des phrases répétées.
Des phrases dites sur un ton neutre.
Des phrases lancées en passant.
Des phrases qui, isolément, peuvent sembler anodines…
mais qui, accumulées, finissent par fragiliser.
« Peut-être que j’exagère. »
« Je sais qu’il/elle ne pense pas mal faire, je suis habitué(e). »
« C’est juste sa façon de parler, je le/la connais. »
Ce que nous entendons derrière ces mots, ce n’est pas de la dramatisation.
C’est souvent de l’épuisement.
Une fatigue émotionnelle liée au fait de s’adapter constamment.
De minimiser.
De rationaliser.
C’est pour cette raison que nous avons choisi d’aborder le sujet des relations toxiques.
Non pas pour accuser ou étiqueter, mais pour expliquer ce qui se passe réellement lorsque les mots cessent d’être ponctuels… et deviennent un climat.
Quand ce n’est pas spectaculaire, mais constant
Une dynamique relationnelle devient préoccupante lorsqu’elle crée, de façon répétée :
• Un sentiment d’insécurité
« J’ai l’impression de toujours marcher sur des œufs dans ma relation.
Je ne sais jamais quand il/elle va exploser, ni pourquoi. »
La vigilance devient permanente.
Le corps s’ajuste.
La personne surveille ses paroles, son ton, ses réactions.
Ce n’est pas une chicane.
C’est un état.
• Une confusion intérieure
« Je ne sais plus pourquoi, mais pour le climat des enfants, je prends le blâme… souvent. »
« C’est probablement de ma faute. Ce n’est pas grave, on passe à autre chose. »
« Peut-être que je suis trop exigeant(e). »
La responsabilité se déplace progressivement.
Pour préserver la paix, la personne encaisse.
À long terme, elle peut perdre le contact avec ce qu’elle ressent réellement.
• Une dévalorisation subtile ou directe
« On ne va pas lui demander à lui, il ne sait pas cuisiner comme du monde. »
« Tu es toujours en retard dans ta tête. »
« Ce n’est pas ton fort, laisse-moi faire. »
« Tu es incapable de gérer ça sans moi. »
Ces remarques peuvent être dites en riant.
Devant les autres.
Sous couvert d’humour.
Mais à répétition, elles construisent une image.
Et l’image finit par s’intégrer.
• Un déséquilibre de pouvoir
« Si tu me quittes, tu vas le regretter. »
« Personne d’autre ne ferait autant pour toi. »
« Tu devrais être reconnaissant(e). »
« Sans moi, tu ne t’en sortirais pas. »
Le message implicite devient : ta sécurité dépend de moi, ta valeur dépend de moi.
Ce déséquilibre ne crie pas toujours.
Il s’installe graduellement.
Quand une personne commence à douter d’elle-même plus qu’elle ne doute de la dynamique… il ne s’agit plus seulement d’un conflit.
Il s’agit d’un climat relationnel.
Et comprendre ce climat, c’est déjà commencer à reprendre un espace intérieur.
Ce n’est pas nécessairement une insulte criée.
C’est parfois une accumulation de remarques comme :
• « Tu es trop sensible. »
• « Tu ne comprends jamais rien. »
• « Tu devrais être reconnaissant(e). »
• « Personne d’autre ne ferait ça pour toi. »
• « Tu dramatises encore. »
• « Si tu étais moins… (émotif/ve, stressé(e), exigeant(e)), ça irait mieux. »
• « Sans moi, tu serais perdu(e). »
À répétition, ces phrases façonnent une perception.
Ce que la science observe
Les travaux du Dr John Gottman démontrent que la critique chronique et le mépris sont parmi les indicateurs les plus destructeurs dans une relation.
Le mépris, le sarcasme, le dénigrement, l'humiliation subtile, est particulièrement associé à une détérioration marquée du lien.
En neurosciences sociales, Naomi Eisenberger a montré que le rejet social active des régions cérébrales similaires à celles de la douleur physique.
Autrement dit, la dévalorisation répétée n’est pas « juste des mots ».
Elle active les circuits de la menace.
Le phénomène de doute intérieur
Avec le temps, certaines personnes commencent à :
• surveiller leurs paroles
• anticiper les réactions
• s’excuser automatiquement
• douter de leur mémoire
• minimiser leur propre ressenti
C’est ce que la psychanalyste Robin Stern décrit dans ses travaux sur le gaslighting : une dynamique où une personne amène l’autre à remettre en question sa propre perception.
Exemples concrets :
« Ça ne s’est jamais passé comme ça. »
« Tu inventes des problèmes. »
« Tu te fais des films. »
À long terme, la personne peut réellement perdre confiance en son jugement.
Les chiffres rappellent l’ampleur
Selon l’Organisation mondiale de la santé, près d’une femme sur trois dans le monde a déjà vécu une forme de violence psychologique ou émotionnelle dans une relation intime.
Ces formes incluent :
• la dévalorisation répétée
• le contrôle
• l’humiliation
• l’isolement
Elles sont souvent subtiles, donc minimisées.
Comprendre n’est pas s’exposer
Il est possible de comprendre qu’une personne agit ainsi parce qu’elle reproduit des modèles appris.
Parce qu’elle n’a pas développé d’autres outils relationnels.
Parce qu’elle a elle-même été exposée à des dynamiques instables.
Comprendre peut aider à prendre du recul.
Mais comprendre ne signifie pas tolérer, accepter ou pardonner.
Ce n’est pas parce qu’une explication existe que l’impact disparaît.
Notre approche
Au Centre Libertas, nous abordons ces dynamiques avec nuance.
L’objectif n’est pas d’étiqueter ou de dramatiser.
Nous travaillons à :
• clarifier les mécanismes relationnels
• restaurer la confiance en sa perception
• renforcer les limites personnelles
• redonner un sentiment de confiance intérieure
Sans culpabiliser.
Sans polariser.
Avec lucidité.
Les mots construisent un climat.
Ils peuvent sécuriser.
Ils peuvent fragiliser.
Et il est possible de comprendre pourquoi une personne agit ainsi.
Mais ce n’est pas parce que vous comprenez pourquoi il ou elle agit ainsi que vous devez le subir.
Sources :
Stern, R. (2007). The Gaslight Effect: How to Spot and Survive the Hidden Manipulation Others Use to Control Your Life.
Gottman, J. & Levenson, R. (1992). Marital processes predictive of later dissolution. Journal of Personality and Social Psychology.
Gottman Institute – Research on the “Four Horsemen” (criticism, contempt, defensiveness, stonewalling)
Eisenberger, N. I., Lieberman, M. D., & Williams, K. D. (2003).
Does rejection hurt? An fMRI study of social exclusion. Science, 302(5643), 290–292.



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